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Votre registre de sécurité peut-il vous défendre au tribunal ?

Registre de sécurité, rapports de vérification, avis de commission, attestations de formation : de la paperasse, tant qu'il ne se passe rien. Le jour où un salarié attaque après un incendie, ce sont ces documents que le juge ouvre en premier. Et il n'y cherche pas du tout ce que vous croyez.

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par Mickael Mingeau
4 mn de lecture
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Registre de sécurité ouvert avec sceau rouge sur bureau - jurisprudence sécurité incendie ERP

Un départ de feu volontaire dans un foyer. Pas un incendie généralisé, pas de brûlé, pas d'évacuation dramatique. Une salariée qui voit les flammes, encaisse le choc, et ne s'en relève pas. Vingt mois d'arrêt, une inaptitude, un licenciement.

Sa famille attaque l'employeur en faute inexcusable. Et le dossier prend alors un tour que je n'avais pas vu venir. Cinq semaines avant le feu, le rapport de vérification périodique des moyens de secours portait la mention "avis insatisfaisant". Sur les extincteurs. Et sur le système de sécurité incendie, faute d'essai réalisable, zone en dérangement.

Un document daté, produit par un vérificateur, qui écrit noir sur blanc que ça ne va pas. Cinq semaines avant. Vous feriez quoi, vous, si on vous sortait ce papier à l'audience ?

Deux conditions, et la première ne suffit jamais

La faute inexcusable, c'est le manquement de l'employeur à son obligation de sécurité. Elle suppose deux conditions cumulatives : l'employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger, et il n'a pas pris les mesures nécessaires pour en préserver le salarié. La preuve pèse sur le salarié, ou sur ses ayants droit.

Première condition, ici : acquise sans effort. L'employeur écrit lui-même, dans ses conclusions, que les départs de feu sont "une constante dans ce genre d'établissements". Le tribunal le traite comme un aveu. Cadeau.

Et l'employeur gagne quand même. Les demandeurs sont déboutés, condamnés aux dépens et à 3 000 euros de frais.

Je vais être direct : la première condition ne décide de rien. Tout se joue sur la seconde. Et la seconde se joue sur des papiers.

Les cinq pièces qui ont mis l'employeur hors de cause

Voici ce que le juge a réellement lu.

  1. Le registre de sécurité de 2014, portant la vérification annuelle des extincteurs, conforme aux années précédentes.
  2. L'avis favorable de la commission communale de sécurité du 15 novembre 2014, qui relève un désenfumage naturel des parties communes, des extincteurs appropriés aux risques et un équipement d'alarme de type 1 dans tous les locaux, sauf les sanitaires.
  3. Le rapport d'une société de protection incendie du 26 octobre 2015 : "extincteur en bon état de fonctionnement".
  4. Le rapport de vérification technique périodique des moyens de secours.
  5. La mention portée au registre le 21 décembre 2015 : remplacement des extincteurs de plus de dix ans, et pose de coffres.

Relisez cette liste. Ce n'est pas le dossier d'un avocat. C'est le classeur d'un service de sécurité incendie, celui que vous tenez ou que votre chef de service tient. Beaucoup de services traitent ces documents comme une corvée de fin de mois. Disons-le : c'est une erreur de fond. Le registre de sécurité et les rapports de vérification ne sont pas de l'administratif. Ce sont des moyens de preuve.

Pourquoi l'avis insatisfaisant n'a rien changé

Trois raisons, et elles méritent chacune d'être comprises.

D'abord la charge de la preuve. Les demandeurs devaient établir l'absence d'extincteur, l'inefficacité de l'alarme, l'inefficacité de la trappe d'évacuation et l'absence de formation du personnel. Quatre points. Zéro prouvé.

Ensuite le registre lui-même. Le défaut est relevé à la mi-novembre, les extincteurs de plus de dix ans sont remplacés le 21 décembre. Le document qui semblait accabler l'employeur est justement celui qui démontre qu'il a suivi.

PIÈGE : beaucoup d'agents croient qu'un rapport défavorable est une preuve à charge. C'est l'inverse dès qu'il est suivi d'effet. Ce qui se retourne contre un exploitant, c'est le défaut connu et laissé en l'état.

Enfin les faits. La personne intervenue a éteint le feu sans avoir besoin d'un extincteur, et l'alarme a fonctionné.

Alors une question, et prenez le temps d'y répondre honnêtement : dans votre établissement, qui relit les rapports de vérification, et qui trace la levée des anomalies ?

Ce qui est arrivé aux trois témoignages

Trois attestations ont été produites contre l'employeur. Les trois ont été écartées.

La première était un simple courriel, non signé, sans copie de pièce d'identité. Le tribunal la déclare "démuni de toute valeur probatoire". La deuxième affirmait qu'il n'y avait aucun extincteur dans l'ensemble du foyer : jugée non crédible. La troisième, non crédible elle aussi, atteste au passage que l'alarme a bien fonctionné. Autrement dit, elle travaille pour l'adversaire.

Je le répète à chaque face à face : un écrit vaut par sa forme autant que par son contenu. Une mention de main courante portée à l'heure exacte, avec le nom du rédacteur, pèse plus lourd qu'un récit brillant rédigé trois ans après.

Concrètement, à 3 heures du matin, quand vous écrivez "22h15, ronde N.4, extincteur rendu inaccessible par du matériel, accès dégagé, ronde reprise à 22h20", vous ne remplissez pas une case. Vous fabriquez une pièce.

Ce que ça change à votre niveau

Pour un SSIAP 1 : la main courante et le rapport circonstancié sont votre part du dossier. Heure exacte, identité, lieu, faits, actions, personnes prévenues. Rien d'autre, surtout pas d'appréciation personnelle.

Pour un SSIAP 2 : la levée des anomalies et l'information de la hiérarchie. Je constate que ce second point n'est presque jamais tracé. Un défaut signalé sans trace de la suite donnée, c'est exactement le trou par lequel une responsabilité passe.

Pour un SSIAP 3 : le registre, le suivi des rapports d'organisme agréé, et la preuve que le personnel a été instruit et entraîné. C'est cette dernière pièce, une attestation confirmant que les salariés savaient se servir d'un extincteur, qui a fini de convaincre le tribunal.

Ce que je retiens de cette décision, c'est qu'elle ne récompense pas l'établissement parfait. Elle récompense l'établissement qui peut prouver ce qu'il a fait. Ce n'est pas la même chose.

La réserve, parce qu'elle compte

Cette décision est rendue en première instance, avec exécution provisoire. Elle est susceptible d'appel. Elle ne fixe donc aucune règle : elle montre comment un juge raisonne, et sur quelles pièces il s'appuie. C'est déjà beaucoup pour qui tient un registre.

Et l'inverse existe. Lisez le cas d'un SSIAP tombé d'un escabeau en réarmant un clapet coupe-feu seul, en pleine nuit. Là, la faute inexcusable a été retenue, et l'indemnisation a dépassé 97 000 euros.

À lire aussi

Source : Tribunal judiciaire de Paris, pôle social, 29 juillet 2026, n° RG 21/01503.

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