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Batterie lithium en feu dans salle serveur malgré extinction gaz – sécurité incendie data center

Le système d'extinction s'est déclenché, et le feu a continué : batteries lithium, data centers et les limites du gaz

Le système d'extinction s'est déclenché comme prévu. Et le feu a continué. Ce que les incidents McMicken et Warwick apprennent aux agents de sécurité incendie sur le gaz et les batteries lithium.

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par Mickael Mingeau
7 mn de lecture
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Le système d'extinction automatique s'est déclenché exactement comme prévu. En quelques secondes, il a noyé le local sous l'agent extincteur. Et le feu, lui, a continué. Trois heures plus tard, en ouvrant la porte, les secours ont déclenché une explosion.

Cette scène n'est pas un cas d'école. Elle s'est produite sur des installations réelles de stockage d'énergie, avec des systèmes conçus, dimensionnés et certifiés pour protéger des locaux électroniques. Elle pose une question qui concerne directement les agents de sécurité incendie : que vaut une extinction automatique à gaz face à une batterie au lithium en emballement thermique ?

La réponse, documentée par les enquêtes officielles, par les assureurs et par les fabricants eux-mêmes, est plus dérangeante qu'on ne le croit. Voici ce qu'il faut en comprendre, sans excès et sans naïveté.

Comment une extinction à gaz éteint un feu, et ce qu'elle sait faire

Une installation d'extinction automatique à gaz (IEAG) projette un agent gazeux dans un volume clos pour étouffer ou inhiber la combustion. L'agent est soit un gaz inerte (azote, argon, dioxyde de carbone), soit un agent chimique halogéné de substitution, dont les fluorocétones comme le FK-5-1-12, plus connu sous certains noms commerciaux. Les aérosols solides condensés forment une famille voisine, qui projette des particules solides et des gaz.

Le principe repose sur deux conditions. D'abord un volume étanche : la moindre ouverture non obturée fait chuter la concentration et compromet l'efficacité. Ensuite un temps de maintien en concentration, typiquement dix minutes au minimum, pendant lequel l'agent doit rester présent pour empêcher toute reprise. C'est très efficace sur un feu naissant de matériaux ordinaires : câbles, papier, plastiques, mobilier de salle serveur.

C'est précisément pour cela que ces systèmes équipent les salles informatiques, les data centers, les locaux à haute tension et les dépôts d'archives, là où l'eau ou la poudre détruiraient les biens à protéger. Sur ce domaine d'emploi, ils gardent tout leur intérêt. Le problème commence quand on leur demande de traiter un feu qui ne joue pas selon ces règles.

L'emballement thermique : un feu qui fabrique sa propre chaleur

Une cellule au lithium qui monte trop en température entre en emballement thermique (thermal runaway) : elle se dégrade en produisant elle-même de la chaleur, ce qui accélère sa décomposition. La réaction s'auto-entretient et se propage de cellule à cellule.

Deux caractéristiques la rendent presque imperméable à une extinction gazeuse. D'une part, la cellule libère en interne ses propres espèces oxydantes : diluer l'oxygène de l'air ambiant, ce que fait un gaz inerte, ne prive pas la réaction de son comburant. D'autre part, l'agent agit sur la flamme, pas sur la température au cœur des cellules. Or c'est la chaleur, et non la flamme, qui entretient l'emballement. On peut donc « éteindre » les flammes visibles sans rien arrêter du tout.

De là, deux effets bien connus du terrain. Le réallumage différé, des minutes, des heures, parfois des jours après une extinction apparente. Et, dans un volume clos et étanche (la condition même de l'efficacité du gaz), l'accumulation des gaz inflammables dégazés par les cellules, qui transforme le local en atmosphère explosive. Depuis 2026, la norme ISO 3941 a d'ailleurs créé une classe de feu dédiée, la classe L, pour les batteries au lithium : la reconnaissance officielle qu'il s'agit d'un feu à part.

Deux incidents qui ont tout documenté

Ce raisonnement n'est pas théorique. Deux accidents l'ont mis en évidence, et leurs rapports sont publics.

En avril 2019, le site de stockage McMicken, en Arizona, était protégé par un système à noyage total au Novec 1230, un agent de la famille des fluorocétones. Une cellule défaillante déclenche un emballement thermique. Le système se décharge comme prévu et rend l'atmosphère impropre aux flammes. Mais la chaleur, elle, poursuit sa propagation dans le rack. Environ trois heures après le début de l'événement, l'ouverture de la porte par les secours provoque une explosion : quatre pompiers sont blessés. Le rapport d'enquête de DNV GL détaille cet enchaînement.

En juin 2023, à Warwick, dans l'État de New York, des unités de stockage installées sur un terrain scolaire prennent feu. La protection reposait cette fois sur des aérosols solides condensés (gamme Stat-X). L'incendie n'est pas maîtrisé, deux unités brûlent, le voisinage est évacué et un établissement scolaire proche est fermé le temps de traiter les dégâts. Les rapports de DNV et du district scolaire, obtenus par voie d'accès aux documents publics, documentent l'événement. La décharge d'un aérosol condensé se fait à plusieurs centaines de degrés, de l'ordre de 600 °C selon les données constructeur, et projette des résidus solides, ce qui explique les dommages relevés sur l'électronique environnante.

Ce qu'en disent assureurs, fabricants et laboratoires

Le plus frappant, c'est que ce constat ne vient pas d'un concurrent isolé. Il converge dans les documents de parties qui n'ont aucun intérêt commercial à le formuler.

  • FM Global. La fiche de prévention 5-32 (data centers) déconseille l'emploi des aérosols pour protéger des équipements électroniques et rappelle un principe simple : un feu sur un matériel sous tension ne peut être totalement éteint tant que l'alimentation n'est pas coupée. La mise hors tension complète est requise dès le déclenchement d'un agent.
  • Allianz. Dans une note technique consacrée aux aérosols condensés, l'assureur déconseille leur usage en data center et documente des dommages par corrosion sur l'électronique de ses assurés après décharge.
  • 3M, fabricant du Novec 1230. Dans son commentaire de vote sur le projet de norme NFPA 855 (2017), l'industriel a lui-même indiqué que les agents propres ne démontrent pas d'efficacité contre l'emballement thermique de plusieurs cellules.
  • Johnson Controls / ANSUL. Un bulletin technique de 2024 souligne qu'il n'existe pas de technologie éprouvée pour « éteindre » un emballement thermique de batterie, et met en garde contre les tentatives d'extinction directe.
  • NIST. La seule clause de la norme américaine NFPA 2001 qui autorise l'extinction gazeuse d'équipements sous tension renvoie à une méthode d'essai dont une note technique du laboratoire fédéral (Technical Note 1622) relève qu'elle n'a pas d'existence physique établie.

Aucune de ces sources ne dit que le gaz est inutile. Toutes disent la même chose autrement : ce n'est pas la bonne réponse, à elle seule, pour une installation à forte densité d'énergie.

Le cadre français et européen

Les incidents et la plupart de ces documents sont américains. En France, le raisonnement se traduit dans un cadre différent, qu'un agent a tout intérêt à connaître.

  • ERP. Toute installation fixe d'extinction automatique autre qu'à eau, donc une IEAG, est soumise à l'avis de la commission de sécurité, au titre de l'article MS 30 du règlement de sécurité (arrêté du 25 juin 1980). Ce n'est pas un équipement que l'on ajoute librement.
  • Normes. La conception des systèmes à gaz relève de la série NF EN 15004, qui exclut le CO2, et des séries NF EN ISO 14520 et EN ISO 6183 pour le CO2. Ce sont les équivalents européens de la NFPA 2001.
  • Assurance. Le référentiel français correspondant est l'APSAD R13 (extinction automatique à gaz, CNPP). C'est une exigence assurantielle, à ne pas confondre avec une valeur normative.
  • Gaz fluorés. Le règlement européen (UE) 2024/573, dit F-Gas III, en vigueur depuis mars 2024, organise la réduction progressive des gaz fluorés. Il pèsera sur la disponibilité des agents halogénés de substitution à moyen terme.
  • Stockage stationnaire (BESS). Pour le stockage d'énergie par batteries, on quitte le régime de l'ERP pour celui de l'installation classée (ICPE), sous contrôle de la DREAL : la charge d'accumulateurs relève de la rubrique 2925, le stockage dédié de batteries de la rubrique 2926, plus récente. Le cadre est encore en évolution, précisément à cause du risque d'emballement thermique.

Ce que ça change pour l'agent de sécurité incendie

Pour un service de sécurité, la conclusion n'est pas de renoncer au gaz, mais de ne pas lui faire confiance seul face au risque batterie.

  • Ne pas confondre les registres. Une IEAG à gaz n'est pas un brouillard d'eau. Le brouillard d'eau, qui refroidit, relève des installations à eau et joue un tout autre rôle.
  • La mise hors tension conditionne tout. Tant que l'installation reste sous tension, aucune extinction n'est réellement efficace.
  • Se méfier du volume clos. Après décharge, un local étanche peut concentrer des gaz inflammables. Ouvrir une porte trop tôt, c'est le scénario de l'explosion de McMicken. On ventile et on refroidit avant d'entrer, jamais l'inverse, et jamais sans appareil respiratoire isolant. Rappel propre au gaz lui-même : certains agents, le CO2 en particulier, présentent un risque d'asphyxie immédiat ; l'alarme sonore et lumineuse avant décharge n'est pas un détail.
  • Surveiller le réallumage différé. Bien après l'extinction apparente, et tracer l'événement à la main courante.
  • Laisser un feu de batterie développé aux sapeurs-pompiers. Avec des moyens adaptés : grands volumes d'eau en refroidissement, agents spécifiques.

La vraie ligne de défense se joue en amont : détection précoce du dégazage des cellules, gestion électronique fiable de la batterie (BMS), coupure d'alimentation, compartimentage, refroidissement. Le meilleur agent extincteur reste celui que l'on n'a pas à déclencher. Nous l'avions vu à propos d'un simple stock de batteries au sous-sol : une batterie n'est jamais un objet inerte.

À retenir

  • Une extinction automatique à gaz étouffe ou inhibe la flamme dans un volume clos : efficace sur un feu naissant ordinaire, pas sur un emballement thermique de batterie.
  • L'emballement est électrochimique et auto-oxydant : diluer l'oxygène ne l'arrête pas, et la chaleur au cœur des cellules entretient le feu malgré l'extinction des flammes.
  • Le volume étanche, condition de l'efficacité du gaz, devient un piège : accumulation de gaz inflammables et risque d'explosion à l'ouverture, comme à McMicken.
  • Assureurs, fabricants et laboratoires le confirment dans leurs propres documents : le noyage total est une ligne de défense, pas la seule barrière pour un BESS ou un data center.
  • En France : avis de commission (MS 30) en ERP, régime ICPE et DREAL pour le stockage stationnaire, F-Gas III qui resserre l'offre d'agents fluorés.

Sources

  • FM Global, Property Loss Prevention Data Sheets 5-32 (Data Centers and Related Facilities), 2026.
  • Allianz Risk Consulting, Tech Talk vol. 15 (Condensed Aerosol Fire Extinguishing Systems).
  • DNV, Root Cause Assessment, West Warwick 2 et 3, État de New York, 2023 (documents obtenus par accès public, NYSERDA).
  • Warwick Valley School District, rapport du 30 juin 2023.
  • DNV GL Energy Insights USA, McMicken Battery Energy Storage System Event, Technical Analysis and Recommendations, 2020.
  • Johnson Controls / ANSUL, bulletin technique n° 2024037, décembre 2024.
  • 3M, commentaire de vote sur le projet de norme NFPA 855, août 2017.
  • NFPA 2001 (édition 2025) et NFPA 855.
  • G. T. Linteris, NIST Technical Note 1622, 2009.
  • Arrêté du 25 juin 1980 (règlement de sécurité ERP, article MS 30) ; NF EN 15004, NF EN ISO 14520 et EN ISO 6183 ; règlement (UE) 2024/573 (F-Gas III) ; APSAD R13 (CNPP) ; nomenclature ICPE, rubriques 2925 et 2926 ; ISO 3941 (2026).
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