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Chargeur industriel brûlé sur sol béton calciné dans entrepôt - jurisprudence sécurité incendie SSIAP

Un chargeur laissé sans surveillance près du gaz : tout a brûlé

Un chariot qui ne démarre pas, un chargeur branché sous le capot, un agent qui s'éloigne. Quelques minutes plus tard, tout le bâtiment brûle. Ce que cette affaire rappelle à chaque SSIAP sur la surveillance des opérations à risque.

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par Mickael Mingeau
5 mn de lecture
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Un chariot élévateur qui refuse de démarrer. Un agent qui branche un chargeur de batterie sous le capot pour le réveiller. Puis qui s'éloigne, parce qu'il a autre chose à faire.

Geste banal. Des milliers d'ateliers le répètent chaque matin.

Sauf que ce matin-là, le capot s'est refermé tout seul sur le chargeur. Court-circuit. Une bouteille de gaz posée juste à côté a explosé. Quelques minutes plus tard, le bâtiment entier brûlait - et avec lui les locaux de deux entreprises.

Onze ans de procédure plus tard, la cour d'appel a tranché. Et ce qu'elle reproche n'est pas d'avoir eu un incendie. C'est autre chose. Quelque chose qu'un agent SSIAP voit passer en ronde sans toujours mesurer ce qu'il a sous les yeux.

Un chariot qui ne démarre pas, et un réflexe qui coûte cher

On est le 06/01/2015. Dans un local partagé par une entreprise de couverture et une entreprise de bâtiment, un chariot élévateur Fenwick ne veut pas démarrer. Un salarié fait ce que tout le monde fait : il ouvre le capot, branche un booster - un chargeur de batterie - sur la batterie, et met sous tension.

Puis il sort. Il s'affaire ailleurs. Le chariot reste là, capot ouvert, chargeur branché, sans personne pour le surveiller.

Le capot, lourd, finit par retomber de lui-même. Il écrase la tresse en cuivre du chargeur - les experts retrouveront la trace d'impact et la perforation de l'acier. Contact, court-circuit, perlages de fusion sur les câbles. Le tout à quelques centimètres d'une bouteille de gaz propane posée sur l'engin.

La bouteille explose. Le feu se propage à tout le local. Quand le salarié revient, il ne peut plus que constater.

Trois collèges d'experts - assurance puis expertise judiciaire - aboutissent à la même reconstitution. Aucune autre hypothèse ne tient. L'origine criminelle est écartée par la vidéosurveillance, la piste d'un véhicule tiers est abandonnée. Reste le chargeur, le capot et le gaz.

Pourquoi l'entreprise a été condamnée - et pas pour avoir eu un incendie

C'est le point que je veux que vous reteniez, parce qu'il est contre-intuitif.

En droit, celui qui occupe un local où un incendie a pris naissance n'est pas automatiquement responsable envers les voisins. L'article 1384 alinéa 2 du code civil - devenu l'article 1242 alinéa 2 depuis la réforme de 2016 - pose une règle claire : le détenteur des lieux ne répond du sinistre vis-à-vis des tiers que si on prouve une faute, la sienne ou celle de ses préposés.

Autrement dit : un incendie, ça arrive. Avoir le feu chez soi ne suffit pas à vous condamner. Il faut une faute démontrée.

Et la faute, ici, la cour la nomme précisément. Recharger une batterie, ouvrir un capot : ce n'est pas fautif en soi. Ce qui l'est, c'est d'avoir laissé l'opération sans surveillance, sous un capot lourd resté ouvert, à proximité d'une bouteille de gaz. La cour le dit noir sur blanc : l'éloignement du gaz pendant la charge et, plus encore, la surveillance des opérations restaient nécessaires.

Pas le matériel. Pas la malchance. La surveillance. Voilà ce qui manquait, et voilà ce qui a fait basculer la responsabilité. La condamnation a été confirmée en appel le 11/06/2026.

Qui paie ? Et pourquoi pas tout

L'entreprise fautive était assurée. On pourrait croire l'affaire réglée. Pas tout à fait.

Au moment de souscrire son contrat, elle avait déclaré à son assureur une surface de local inférieure à la réalité. Le code des assurances prévoit pour ce genre d'inexactitude une sanction mécanique - la règle proportionnelle de l'article L113-9 : l'indemnité est réduite dans la proportion de ce qui aurait dû être payé comme cotisation.

Résultat : l'assureur ne garantit qu'à hauteur de 81,5 % des condamnations. Les 18,5 % restants ? Pour l'entreprise. Et cette réduction est opposable aux victimes, qui n'y sont pour rien.

Les chiffres parlent. Le préjudice de l'entreprise voisine a été évalué à 60 056,57 euros. Son propre assureur l'a indemnisée à hauteur de 25 269,38 euros - le plafond du contrat. Le reste, 34 787,19 euros, est resté à courir contre l'auteur de l'incendie et son assurance amputée.

Une déclaration approximative au moment de signer. Des années plus tard, une facture qui grossit. C'est un classique - et ça déborde largement le cas de l'incendie.

Ce que ça rappelle à un agent SSIAP

Vous n'étiez pas dans ce local. Aucun SSIAP n'y était. Et pourtant cette affaire est un cas d'école pour notre métier.

Parce que la cause, ce n'est pas une fatalité technique. C'est une situation dangereuse laissée sans surveillance. Exactement ce qu'une ronde sert à repérer : un appareil en charge abandonné, une source d'ignition près d'un point gaz, un coffret ou un capot ouvert sur de l'électricité sous tension.

Reprenez le triangle du feu. Le comburant est dans l'air. Le combustible, c'était la bouteille de propane. L'énergie d'activation, c'était le court-circuit. Tout était réuni. Le seul maillon qui pouvait casser la chaîne, c'était une présence humaine - quelqu'un pour voir le capot ouvert, couper la charge, écarter le gaz. Personne n'était là.

C'est aussi la logique du permis de feu et de la surveillance des travaux par point chaud : on ne quitte pas une opération à risque, on la surveille pendant et après. Ici, pas de soudure ni de meulage, mais la même règle. Une batterie de chariot qui charge, c'est une opération à risque. Une batterie qui s'emballe, on sait désormais que ça brûle vite et fort.

Concrètement : l'agent qui, en ronde, fait cesser une charge non surveillée près d'un stockage de gaz ne fait pas du zèle. Il évite précisément ce sinistre-là. Et si un jour on lui demande pourquoi il a noté l'observation sur sa main courante, il aura la réponse : parce que l'absence de surveillance, ce n'est pas un détail. C'est ce que les juges retiennent quand tout a brûlé.

À retenir

  • Avoir un incendie chez soi ne suffit pas à être condamné envers les voisins : il faut une faute prouvée (article 1242 alinéa 2 du code civil, ex-1384 alinéa 2).
  • Ici, la faute retenue n'est pas le matériel - c'est la charge de batterie laissée sans surveillance, près d'une bouteille de gaz, sous un capot ouvert.
  • Une déclaration inexacte à l'assureur (surface du local) ampute l'indemnité : règle proportionnelle de l'article L113-9, garantie réduite à 81,5 %.
  • Le rôle de l'agent SSIAP en ronde : repérer et faire cesser les situations dangereuses non surveillées avant qu'elles ne deviennent un sinistre.

Source : Cour d'appel de Paris, pôle 4 chambre 10, 11 juin 2026, n° 22/20470.

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